La première fois que Gabriel entendit la jeune femme l’appeler, il avait les mains couvertes de poussière et une ampoule entre les dents.
— Édouard ?
Il se retourna si brusquement qu’il heurta l’escabeau. L’ampoule tomba sur le tapis sans se briser. Au fond du couloir, la porte de la chambre était restée ouverte. Il distinguait les draps jetés sur les meubles, la fenêtre aux volets clos et le grand tableau qu’il venait de retourner contre le mur.
— Il y a quelqu’un ?
Sa voix lui parut trop forte dans la maison vide. Il attendit. Une branche racla la vitre derrière lui. Depuis son arrivée, le vent poussait les feuilles mortes sous la porte d’entrée et faisait travailler les boiseries. Il avait déjà cru entendre plusieurs fois sa grand-mère marcher à l’étage.
Il ramassa l’ampoule et regagna la chambre. Le portrait était à sa place. Gabriel ne voyait que l’arrière du cadre, son bois noirci et les morceaux de papier collés sur la toile de protection. Une bande plus claire traversait le haut. Quelqu’un y avait écrit : Ne jamais découvrir son visage après le coucher du soleil.
Il avait découvert le visage une heure auparavant. À présent, la nuit était tombée.
Il devait vider la maison avant la fin de la semaine. Sa mère s’était occupée du notaire, sa tante des obsèques. On lui avait confié les cartons, parce qu’à vingt ans, en attendant de reprendre ses études, il était celui qui avait du temps. Il n’avait pas protesté.
Enfant, il avait passé tous ses étés dans cette maison. Il connaissait le tiroir qui coinçait dans la cuisine, la marche qui grinçait devant la salle de bains et la petite fenêtre du grenier d’où l’on apercevait la rivière.
Il n’était jamais entré dans la chambre du fond. Sa grand-mère disait que le plancher était pourri. Il avait fallu trouver la clef dans une boîte à biscuits pour découvrir qu’il ne l’était pas. La pièce contenait un lit étroit, une armoire et le portrait, posé à même le sol, face au mur. Gabriel l’avait soulevé pour vérifier qu’il ne cachait pas une trace d’humidité.
La jeune femme peinte lui avait coupé le souffle. Elle portait une robe bleu sombre dont la dentelle remontait jusqu’au cou. Ses cheveux noirs étaient relevés en une coiffure compliquée, traversée de reflets presque verts. Un médaillon reposait sur sa poitrine.
Mais c’étaient ses yeux qui retenaient l’attention. Le peintre leur avait donné une teinte rouge, assez discrète pour qu’on pense d’abord à un effet du vernis. Sous les paupières, de fines traînées sombres descendaient sur ses joues. Elle avait l’air d’avoir pleuré sans pouvoir s’essuyer.
Gabriel avait passé le pouce sur la petite plaque fixée au cadre :Yséliane — octobre 1889. Puis il avait lu l’avertissement au dos. Il avait souri, pris une photographie pour l’envoyer à sa mère et retourné le tableau en cherchant l’interrupteur.
C’était à ce moment-là que l’ampoule avait claqué.
**********
Cette nuit-là, il rêva d’une pièce éclairée aux bougies. Une femme se tenait devant une fenêtre ouverte. Il ne voyait que son dos, les plis de sa robe bleue et sa nuque dégagée sous ses cheveux.
Il savait qu’il devait la rejoindre. Le parquet était froid sous ses pieds nus. Quand il arriva près d’elle, elle lui prit la main et la pressa contre sa joue.
— Tu as mis si longtemps.
Gabriel voulut lui répondre qu’ils ne se connaissaient pas, mais elle se tourna vers lui. C’était la jeune femme du portrait. Ses doigts se resserrèrent sur les siens.
— Pourquoi m’as-tu laissée ici ?
Il se réveilla en tirant sur sa main. Quelque chose la retenait encore. Gabriel alluma la lampe. Son poignet était pris entre le matelas et le mur. Il le dégagea avec un souffle de soulagement, puis resta assis, le cœur battant, à écouter le vent. Sur le dos de sa main, cinq marques rouges s’effaçaient lentement.
Au matin, sa mère répondit à la photographie : Jamais vu ce tableau. Demande à ta tante. Sa tante l’appela avant midi.
— Tu as ouvert la chambre ?
— Oui. Pourquoi mamie disait que le plancher…
— Remets les choses comme elles étaient.
Il cessa de plier le carton qu’il tenait.
— Tu sais qui c’est, sur le portrait ?
— Gabriel, ne commence pas à fouiller partout. On a suffisamment de travail.
— Tu as peur d’un tableau ?
Un silence passa.
— Ta grand-mère ne voulait pas qu’on y touche. Respecte au moins ça.
Elle raccrocha après lui avoir demandé s’il mangeait correctement. Il passa le reste de la journée au rez-de-chaussée. Vers cinq heures, en montant chercher du ruban adhésif, il s’arrêta devant la chambre.
Il avait laissé le portrait face au mur. À présent, la jeune femme le regardait depuis le seuil. Gabriel ne bougea plus. Le cadre reposait toujours sur le sol, mais il avait pivoté. La poussière dessinait un arc sur le parquet.
Il essaya de se rappeler s’il l’avait déplacé le matin. Il revit ses gestes, le téléphone dans sa main, l’escabeau, l’ampoule ramassée sur le tapis. Il n’était pas entré depuis la veille.
— C’est pas drôle.
Sa voix tremblait. Il vérifia l’armoire, regarda sous le lit, puis parcourut la maison jusqu’à la cave. Les portes étaient fermées. La clef de l’entrée n’avait pas quitté sa poche. Quand il revint devant le tableau, il remarqua la main d’Yséliane. La veille, elle reposait sur son médaillon. Maintenant, ses doigts étaient posés sur le bord peint du cadre.
La suite est gratuite avec ton compte
Inscris-toi gratuitement pour continuer la lecture. Aucun abonnement payant n’est nécessaire.
Créer mon compte gratuitDéjà membre ? Se connecter






