Prose Ébène
Jamais sans mon bébé

Jamais sans mon bébé

de Pretorya Davis

Ndeka attend avec impatience l’arrivée de son premier enfant, mais un drame inattendu vient tout changer. Entre espoir et douleur, elle devra affronter un secret qui dépasse tout ce qu’elle aurait pu imaginer.

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Jamais sans mon bébé

Mon bonheur à moi est tout simple : un travail qui me passionne et m’épanouit pleinement, un mari qui m’aime de tout son cœur, une maison qui dépasse mes rêves les plus doux, et un bébé en parfaite santé. Tout ça, je le dois à la grâce de Dieu.

Depuis cinq ans, je suis expert-comptable dans une grande entreprise à Lagos, au Nigéria. Je suis mariée à Femi Ademola, mon amoureux de la fac, aujourd’hui ingénieur en informatique. Depuis un an, nous vivons dans une vaste villa, partagée avec Grace, notre domestique, et notre petit caniche, Blessing. Dans un mois, je donnerai la vie à notre premier enfant.

Que demander de plus ? Rien.

Sauf peut-être de retrouver enfin un sommeil paisible. Depuis quelques nuits, mes rêves sont troublés, hantés par des images qui me laissent haletante au réveil. C’est toujours le même cauchemar :

Je me trouve dans la salle d’accouchement. Femi me tient la main, tentant de m’encourager, tandis que la sage-femme m’ordonne de pousser. Après un dernier effort, je vois enfin le bébé sortir. La sage-femme l’enveloppe dans un linge immaculé et le tend à l’infirmière, qui s’éloigne en hâte, sans me laisser le temps de le prendre contre moi. Je l’appelle, je supplie, mais elle fait comme si je n’existais pas. Femi, les yeux noyés de larmes, tente de me consoler. Quand je lui demande pourquoi il pleure, il me répond, le visage brisé : notre enfant est mort-né.

C’est ainsi chaque fois que je ferme les yeux. J’en ai parlé à Femi, qui répète inlassablement que ce n’est qu’un mauvais rêve, et que je ne devrais pas lui accorder autant d’importance.

Mais si c’était un avertissement ? Une vision prémonitoire ? Et si Dieu tentait de me prévenir ? Mais de quoi ? Et pourquoi moi ? Est-ce sa manière de me rappeler à l’ordre ?

Je suis en congé maternité depuis une semaine et, je l’avoue, je n’ai pas mis les pieds à l’église depuis. Rien ne m’en empêche, pourtant. Rien, si ce ne sont les reproches de la femme du pasteur, une proche amie de ma mère.

Je suis orpheline. Mes parents ont perdu la vie dans un accident de voiture, percutés par un chauffard ivre alors qu’ils rentraient d’un dîner chez des amis. Ils étaient très impliqués dans la communauté. Mon père enseignait les mathématiques à l’université, ma mère était pharmacienne, respectée et aimée de tous.

Je suis la troisième d’une fratrie de cinq enfants : trois filles et deux garçons. Je suis la seule survivante. Mes frères et sœurs sont tous morts avant mes parents. Oui, je viens d’une famille maudite, ou du moins… terriblement malchanceuse.

C’est aussi pour ça que je ne prends jamais mes rêves à la légère. Ils portent en eux une vérité que je ne comprends pas encore. Et je suis convaincue que si je creuse assez profond, je finirai par la trouver.

Je refuse de subir le même sort que ma mère. Elle n’a jamais voulu accepter le don qui l’habitait. Par peur du rejet, par crainte des représailles, et surtout par ignorance. Je ne veux pas finir comme elle. Quelques jours avant sa mort, elle a rêvé de son propre enterrement, et a tenté d’en parler à mon père.

Il l’a écoutée, puis doucement rassurée : Dieu est au contrôle, lui a-t-il dit. Alors, pleine de foi, elle a baissé la garde. Et tous deux ont péri, ensemble sans avoir eu le temps de se dire adieu.

Le même schéma s’est répété avec mes frères et sœurs. Ma mère avait prédit chacune de leurs morts avec une précision glaçante. Ramsey, l’aîné, a succombé à une overdose de cocaïne à Los Angeles, il y a dix ans. Il avait vingt-cinq ans. Omotola, la deuxième, est morte en couches à Londres, il y a sept ans. Elle avait vingt-six ans. Et les derniers, les jumeaux Mercy et Alex ont disparu dans le ciel lors d’un vol pour Ibiza, il y a quatre ans. Ils avaient dix-huit ans.

Moi, j’ai survécu parce que j’ai cru ses avertissements, là où les autres les tournaient en dérision. Sa présence dans mes rêves me prévenait du danger. Liée à ses enfants par un attachement presque viscéral, elle communiquait avec nous par la pensée. Mes frères voyaient là une intrusion dans leur vie privée et lui reprochaient son goût trop prononcé pour la superstition.

Ma mère n’a jamais cessé de porter le poids de leur disparition. Submergée par la culpabilité, elle a fini par rejeter son don. Elle en était venue à croire qu’il ne pouvait venir que du diable. Alors, pour faire pénitence, elle s’est consacrée corps et âme à l’église, espérant ainsi laver ses fautes. Mais même là, elle continuait de percevoir l’inévitable. Et personne ne l’a écoutée.

Ma mère était une âme incomprise, incapable de voir que cette faculté, loin d’être une malédiction, prolongeait simplement ce qu’elle faisait déjà dans sa profession : sauver des vies.

J’ai peut-être hérité de ce don, mais je n’en suis pas certaine. Je ne me suis jamais vraiment posé la question, jusqu’à ce que ces cauchemars commencent. Le problème, c’est que ma mère n’y apparaît pas. Autrefois, elle venait à moi pour me mettre en garde. Aujourd’hui, il n’y a que le vide.

Alors que dois-je croire ? Est-ce seulement le reflet de mon angoisse face à l’accouchement ? Devrais-je l’ignorer, comme Femi me le conseille ? Je n’en sais rien. Mon esprit est confus, mon cœur en désordre. J’ai besoin d’un signe d’elle. Si seulement elle pouvait apparaître de nouveau.

Depuis sa mort, je ne l’ai revue qu’une seule fois en rêve. Elle m’interdisait de tomber enceinte de Femi. Sur le moment, je n’ai pas compris ce rejet, alors qu’elle avait béni notre union. Je ne m’y suis pas attardée, et mon esprit a vite effacé l’avertissement.

Mais aujourd’hui, à l’approche de l’accouchement, tandis que ces cauchemars m’enferment dans une peur panique, je ne peux m’empêcher de me demander si je ne devrais pas solliciter l’avis d’une personne spirituellement éclairée.

Un nom s’impose alors à moi : Patience Etomi, la meilleure amie de ma mère, celle à qui elle a sûrement confié la vérité sur son don.

Il faut que je sache. Alors, sans plus attendre, j’appelle sœur Patience. Je lui explique brièvement mon souhait de la rencontrer, et elle accepte avec bienveillance. Je raccroche, le cœur déjà plus léger, comme si avoir franchi ce pas avait dissipé une part de mon angoisse.

J’en informe Femi, qui acquiesce sans discuter. Il se propose de m’y conduire, mais n’assistera pas à l’entretien. Il comprend qu’il s’agit d’une conversation intime, le genre de moment où la parole doit couler librement, sans crainte d’être jugée ou freinée.

Le dimanche matin, vêtue d’une robe ample, je suis la gouvernante à travers le couloir carrelé qui mène au bureau de sa patronne. À mon entrée, sœur Patience se lève pour m’accueillir avec un large sourire. Elle porte un ensemble en tissu bleu, et un foulard jaune canari noué en couronne autour de sa tête, lui donnant une allure royale. Un collier de fines perles jaunes repose à son cou et rehausse son teint clair.

Elle est toujours impeccable pour la messe.

— Sois la bienvenue dans mon humble demeure, dit-elle en m’indiquant un fauteuil juste en face d’elle. Le moment est enfin venu pour toi de connaître la signification de ton rêve.

Soulagée à l’idée d’apaiser enfin mon esprit, je m’installe et l’écoute religieusement. Quand je ressors enfin de son bureau, mes jambes me portent à peine. Je suis bouleversée, mon cœur cogne à tout rompre, comme s’il voulait s’échapper de ma poitrine. Femi, en me voyant approcher, sort précipitamment de la voiture.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? C’est le bébé ? demande-t-il, paniqué.

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