Tout commence par une simple confession, un après-midi de pluie, dans un petit village niché au sud de Bangui, en République centrafricaine. Deux amis, Abel et Cozé, discutent à l’abri d’un auvent, un verre de jus de bissap à la main.
— J’ai rencontré la plus belle fille du village, lance Abel avec un sourire rêveur. Je suis encore sous le choc.
— Ah ouais ? Donne-moi son nom et son prénom, et je te dirai si elle mérite vraiment ce titre. Je connais toutes les filles d’ici, répond Cozé, mi-amusé, mi-curieux.
— Je ne connais que son prénom : Amaria. Elle a vingt-six ans, elle est serveuse au restaurant « L’Abysse ». C’est là qu’on s’est rencontrés. Depuis, on se retrouve chaque soir, juste avant la fin de son service.
— Amaria… Amaria… murmure Cozé en plissant les yeux. Ce prénom ne me dit rien. Elle doit pas être d’ici. Tu peux me la décrire ?
— Hmm… taille moyenne, peau claire, yeux noirs profonds… et des cheveux blonds nattés jusqu’aux hanches.
— Non… toujours rien.
— Attends, elle a un grain de beauté bien visible sous l’œil gauche.
Cozé blêmit brusquement. Il se fige, les yeux écarquillés, comme si le temps s’était arrêté autour de lui. Puis, d’une voix basse, presque incrédule :
— C’est pas possible… Ça peut pas être elle…
— Mais si ! C’est justement ce détail qui m’a fait craquer. Elle ne ressemble à aucune fille que j’aie rencontrée jusque-là.
Un silence pesant s’installe. Cozé inspire profondément, le regard fixé sur Abel.
— C’est normal… c’est ma sœur.
— Haha… arrête tes conneries…
Un silence lourd tombe entre eux, seulement troublé par le martèlement de la pluie sur la tôle ondulée. Lentement, Cozé ouvre son sac, en sort une photo plastifiée et la tend à son ami :
— Regarde cette photo… et dis-moi si tu penses encore que je plaisante.
Abel la saisit, un peu agacé, mais son sourire s’efface aussitôt. Ses doigts tremblent, sa poitrine se serre. Il reconnaît ce visage. Celui de la petite sœur de Cozé, morte noyée dans le lac, deux ans plus tôt. Bien avant qu’ils ne se rencontrent. C’est la première fois qu’il voit son visage. Et pourtant… c’est elle. C’est Amaria.
— Oublie-la, vieux, murmure Cozé d’une voix grave. Si tu tiens à ta vie… oublie-la. Elle est plus des nôtres. Elle est devenue l’une des leurs.
— L’une des leurs ?
— Une Mamiwata. Une sirène. Elles sont nombreuses dans le coin. Elles prennent l’apparence des morts pour séduire les hommes… puis les attirer dans l’eau. Et là, c’est fini.
Abel baisse les yeux vers la photo. Le regard d’Amaria, figé à jamais, semble traverser le temps pour le fixer. Il déglutit avec peine. Il voudrait rire, balayer tout ça d’un revers de main. Mais une peur sourde s’insinue lentement en lui : Amaria, une créature aquatique ? Une morte revenue séduire les vivants ?
Non. C’est insensé. Cela fait quatre jours qu’ils se voient. Quatre jours qu’elle le trouble, qu’elle l’attire. Amaria est réelle. Elle est douce, attentionnée, drôle, sensuelle… Elle n’a rien d’un spectre ou d’une créature malfaisante. Il en est certain : Cozé se trompe, ou bien il délire. Peut-être que le chagrin lui a fait perdre la tête. Amaria est bien vivante, elle est la femme qu’il désire. Et ce soir, il compte bien le lui dire, avant qu’un autre ne la lui prenne.
Il ne dit plus un mot, rend la photo d’un geste mécanique, puis se lève. Derrière lui, Cozé ne tente pas de le retenir. Le ciel est encore chargé quand Abel quitte la maison. Il a troqué son jean et son polo contre un costume en lin couleur crème. Plus élégant, plus mature. Il espère marquer les esprits. Marquer son esprit à elle.
Ce soir, c’est leur cinquième rendez-vous. Il sent que c’est le bon. Il prend la direction de « L’Abysse », le cœur battant, les pensées embrouillées par un nom qu’il refuse encore de croire : Mamiwata. Il est 23 heures. Le ciel, noir comme du jais, est parsemé d’étoiles scintillantes. La brise marine caresse doucement les palmiers et transporte avec elle des parfums salés, mêlés de mystère. Abel s’installe à leur place habituelle, à la terrasse déserte de L’Abysse, le regard tourné vers la mer, l’impatience au creux du ventre.
Amaria ne tarde pas à apparaître. Vêtue d’une robe de soirée fluide, couleur beige, exactement assortie à son costume en lin. Une coïncidence troublante, mais qui le fait sourire. Comme si leurs âmes étaient déjà accordées, comme si tout cela était écrit. Elle s’approche, gracile et légère, et il se lève pour l’accueillir. Il l’enlace avec tendresse, respire la douceur de sa peau, puis murmure à son oreille qu’il souhaite l’emmener ailleurs, dans un endroit plus calme. Elle acquiesce sans un mot, et l’invite chez elle. Ce soir, leur relation devient réelle.
Main dans la main, ils quittent le restaurant et traversent la plage. Le sable tiède crisse sous leurs pas. La lune, haute dans le ciel, éclaire leur avancée comme un témoin silencieux. La maisonnée est modeste, presque effacée derrière un rideau de palmiers. À l’intérieur, c'est l’essentiel, rien de superflu. Ils se dirigent vers la chambre, et s’abandonnent l’un à l’autre, comme happés par une force plus grande qu’eux.
Abel ne lutte plus, il cède à cette pulsion brute, ce désir inextinguible qu’il traîne depuis leur première rencontre. Amaria aussi semble consumée par la même fièvre. Ils s’embrassent avec ardeur, se déshabillent lentement, en s’effleurant comme si leurs gestes étaient sacrés. Leur union est brève, mais foudroyante. Une explosion de chaleur, de frissons et de vertige, puis vient l’apaisement. Le sommeil les emporte, l’un contre l’autre, collés peau contre peau, comme s’ils ne faisaient qu’un.
La fraîcheur matinale le réveille brutalement. La sensation duveteuse du lit a disparu, à la place, la rugosité froide de la pierre. Abel ouvre les yeux, confus, nu, allongé sur une stèle. Autour de lui, les croix, les pierres, les fleurs fanées… il comprend. Il est au cimetière de la plage. Paniqué, il se redresse d’un bond, l’esprit embrouillé. Son cœur cogne furieusement. Il repère ses vêtements, soigneusement pliés sur la pierre. Il les attrape en tremblant, puis lit le nom gravé sur la tombe : Patricia Mulenga — 1996 - 2020
Un frisson glacé le transperce, il chancelle. L’horreur se mêle à l’incrédulité. Amaria... Patricia... la sœur de Cozé. Celle qui est morte noyée. Celle qui repose ici, sous lui. Celle avec qui il a passé la nuit. Celle qui est désormais l’une des leurs, une Mamiwata.
— Non… non, c’est un cauchemar…
Il marmonne, tente de recoller les morceaux d’un réel qui lui échappe. Mais tout est là : la tombe, le froid, le silence du cimetière. Rien ne déraille, tout est réel. Il enfile ses vêtements à la hâte et sort en titubant, l’esprit vrillé par l’incompréhensible. Le regard vide, les traits décomposés, il longe les allées du cimetière jusqu’à atteindre la plage. Il marche en direction de la mer, attiré comme un somnambule. Son regard est perdu, ses gestes flous. Il est 5 heures du matin, il n'y a personne à l’horizon.
Amaria. Il doit la voir, il doit lui parler. Il doit savoir qu’elle est bien vivante, qu’il n’a pas rêvé.
— Abel… viens. Je suis là.
C'est sa voix douce, envoûtante. Elle l’appelle. Il lève les yeux. L’eau danse doucement, caresse ses pieds, grimpe à ses chevilles comme des bras aimants. Les vagues tourbillonnent autour de lui, sensuelles, apaisantes. Il avance, fasciné. Malgré le froid qui s’insinue dans ses os, il continue d’avancer, immergé jusqu’à la taille. Il aperçoit son visage entre deux reflets d’écume. Amaria, radieuse, inaccessible.
— Viens, murmure-t-elle en tendant la main.
Il sourit. L’eau atteint son menton, puis sa bouche, et envahit sa gorge. Il ne lutte pas. Il ferme les yeux, et se laisse glisser vers elle, vers l’abîme.




