Prose Ébène
Le bain de minuit

Le bain de minuit

de Pretorya Davis

Chaque nuit à 2 heures, Aurélia disparaît. Xavier, son fiancé, sent que quelque chose lui échappe. Un soir, il décide de la suivre. Ce qu’il découvre… il n’était pas prêt.

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Le bain de minuit

— Réveille-toi, Aurélia !

Elle ouvre brusquement les paupières, arrachée au sommeil, encore engourdie par les brumes de la nuit. Devant elle, sa mère se tient debout, visiblement contrariée. Drapée dans une robe de nuit trop grande, le visage creusé de rides profondes autour des yeux et de la bouche, elle semble soudain plus vieille que d’ordinaire. Il suffit d’un regard pour qu’Aurélia comprenne : c’est sa grand-mère. Très malade depuis une semaine, chacun, au dîner, s’était accordé à penser qu’elle ne passerait pas la nuit.

— Qu’est-ce qui se passe, maman ? demande Aurélia, la voix encore ralentie par le réveil.

— Ta grand-mère est en train de traverser l’océan… et elle souhaite te voir avant d’atteindre l’autre rive, murmure sa mère, la gorge serrée par l’émotion.

Déjà au bord des larmes, elle détourne la tête, incapable de soutenir son regard. Aurélia lui laisse un moment pour se reprendre, le temps d’enfiler son peignoir. Puis, sans un mot, elle suit sa mère à travers le couloir jusqu’à la chambre de la mourante. Arrivées à la porte, sa mère l’entrouvre doucement pour la laisser entrer. Elle reste sur le seuil, refusant de franchir le pas : les adieux ont déjà été faits. En silence, elle presse l’épaule d’Aurélia dans un geste d’encouragement. Puis, retenant un sanglot, elle tourne les talons et s’éloigne à grands pas.

Restée seule, Aurélia écoute les pas s’éloigner dans le couloir. Un silence épais retombe, rompu seulement par le souffle irrégulier qui s’échappe de la pièce. Elle avance lentement vers le lit. La lampe de chevet projette une lumière pâle qui donne à la pièce une aura presque irréelle. C’est une chambre modeste, figée dans un autre temps : un lit, une coiffeuse, une armoire. Rien de plus. Sous les couvertures, la silhouette amaigrie de sa grand-mère semble à peine vivante. Chaque respiration ressemble à un râle, un combat contre l’inéluctable. Sa peau parcheminée semble collée à ses os, et son visage ridé est encadré de cheveux blancs, courts et duveteux.

— Viens plus près, souffle-t-elle, à peine audible.

Le cœur battant, Aurélia s’assied à son chevet, un peu hésitante. Elle redoute ce moment — celui où elle devra accompagner l’âme de sa grand-mère vers le monde des ancêtres.

Aurélia Le Gall est une passeuse d’âmes depuis ses treize ans. Comme sa grand-mère, qui l’a aidée à développer son don. Cette nuit, après douze années d’apprentissage, c’est à son tour d’accomplir le passage. Elle ferme les yeux et inspire profondément. Elle doit rassembler le courage nécessaire. Puis elle prend la main froide de sa grand-mère :

— C’est le moment, mamie, murmure-t-elle d’une voix douce et assurée. La barque approche… Regarde qui vient nous accueillir.

Un frisson agite à peine les paupières closes de la vieille femme.

— C’est… Olivier ?

— Oui. Papi est là.

Les lèvres tremblantes de Ruth s’étirent en un sourire léger, presque enfantin.

— Il m’a tellement manqué…

— Cette fois, personne ne vous séparera. Va, mamie. Va le retrouver. Il t’attend.

— J’arrive, mon amour… Je rentre enfin à la maison…

Dans un dernier souffle, elle s’éteint sans bruit, bercée par les souvenirs d’une vie, et guidée jusqu’à la dernière lumière par sa petite-fille. Cette nuit-là, à quatre-vingt-huit ans, Ruth Le Gall meurt paisiblement dans son sommeil.

Les jours suivants se succèdent entre funérailles sobres et rituels ancestraux. Le rite de transition est sacré : les cendres de la défunte seront dispersées dans la mer, et pendant un mois, toutes les femmes de la lignée devront se baigner, chaque nuit, dans l’océan. Une immersion pour honorer l’âme partie, et la relier aux esprits marins.

Aurélia s’y plie sans discuter, comme sa mère avant elle, et sa grand-mère avant cela. C’est une tradition ancienne, secrète, que peu de vivants comprendraient. Elle vit avec Xavier Scoubart, son fiancé. Il ne sait rien de leurs coutumes, ni de son rôle de passeuse. Elle devrait lui en parler, mais pas maintenant. Elle appréhende, elle sent qu’il ne comprendrait pas. Alors, elle préfère attendre que le deuil soit passé.

De son côté, Xavier doute. Il aime Aurélia, c’est vrai. Mais pas assez, peut-être, pour continuer à ignorer ses bizarreries. Depuis une semaine, elle quitte l’appartement à deux heures du matin, et ne revient qu’une heure plus tard. Une heure sans explication. Il a pensé qu'elle le trompait, mais ce n’est pas son genre. Si elle avait rencontré quelqu’un d’autre, elle aurait eu le courage de le lui dire.

Alors quoi ? Qu’est-ce qui pourrait bien justifier ces absences nocturnes, toujours à la même heure ? Et surtout… avec qui les passe-t-elle ?

Dans leur région, on raconte que certaines femmes seraient des sirènes. Et chaque soir, elles se retrouveraient pour un bain de minuit, loin des regards.

Xavier aurait ri, autrefois, en entendant ces légendes de village. Mais plus maintenant. Il a même fini par rejoindre un groupe privé en ligne, un forum obscur où d’autres hommes parlent de leurs compagnes avec suspicion. Certains ont découvert la vérité, d’autres sont encore en quête. Tous partagent des témoignages, des signes à surveiller, des méthodes pour les piéger. Plus il lit, plus le doute s’infiltre. Et ce qu’il découvre finit de le convaincre : les horaires, l’odeur d’algues sur ses vêtements, sa peau trop froide au réveil… Tout coïncide. Il doit savoir. Pour de bon.

Ce soir-là, il joue la comédie. Dîner tranquille, conversation douce, un film d’action un peu bruyant pour noyer le silence. Ils rient, presque comme avant. Puis viennent les bâillements feints, les au revoir du bout des lèvres, et le lit partagé. À 2 h tapantes, comme toujours, Aurélia s’extirpe lentement des draps. Elle s’enroule dans son châle de laine, jette un dernier regard vers lui — il feint de dormir — puis sort sans bruit.

Xavier attend dix minutes, puis se lève à son tour et la suit discrètement, le cœur battant à tout rompre. Elle marche droit vers la plage, les pieds nus dans le sable humide. Là, sous la lumière blafarde de la lune, il la voit retirer ses vêtements un à un, puis elle s’enfonce dans l’eau froide et disparaît rapidement dans les profondeurs.

Xavier attend. Quelques secondes... une minute... deux. Mais elle ne remonte pas. Rien ne bouge. L’eau est lisse comme un miroir, trop calme, presque menaçante. Un frisson le parcourt, mais il ne peut pas rester là, sans rien faire. Il se déshabille en hâte, entre dans l’eau, et plonge. La mer est glaciale, silencieuse. Il nage à l’aveugle, les yeux piquants de sel et de peur. Elle n’est pas là. Il fait trop noir pour distinguer quoi que ce soit. Essoufflé, frigorifié, il remonte à la surface. Le cœur battant, il décide de regagner la plage. Elle n’est pas venue seule, il en est sûr, maintenant. Quelqu’un — ou quelque chose — l’a appelée.

Alors qu’il touche presque le rivage, une vague énorme se lève, surgie de nulle part, et s’abat sur lui. La mer se referme autour de son corps comme une gueule vorace. Il se débat, panique, perd ses repères. L’eau entre par ses narines, sa bouche, s’infiltre jusque dans ses poumons. Ses membres se raidissent, son souffle le trahit. Ses yeux, à demi clos, captent une ombre massive qui fend les eaux : un requin. Il fonce droit sur lui. Puis... c'est le néant.

Quelques heures plus tard, Xavier se réveille en sursaut, le souffle court. Il balaye la pièce du regard, le cœur cognant dans sa poitrine. La lumière du matin filtre doucement à travers les rideaux. Il est dans leur chambre, sur le lit. Et à ses côtés, Aurélia dort profondément, paisible. Il se redresse légèrement, et passe une main sur son front trempé. Ce n’était qu’un cauchemar. Un affreux cauchemar où il se noyait, englouti par une mer hostile, poursuivi par un requin gigantesque.

Il soupire longuement, soulagé. Son corps se détend, il se tourne vers Aurélia, se colle contre elle, cherchant sa chaleur, sa présence rassurante. Elle ne bouge pas, mais il entend son cœur battre. Le rythme est irrégulier. Trop rapide, presque aussi rapide que celui de la créature dans son rêve. Et soudain, une vérité glaçante se fraie un chemin dans son esprit : ce n’était pas un simple cauchemar.

Il s’est vraiment noyé cette nuit. Il a senti l’eau envahir ses poumons, ses forces l’abandonner. Il allait mourir. Mais quelque chose… non, quelqu’un est intervenu. Le requin. Il fonçait droit sur lui. Ou était-ce Aurélia ? Un frisson parcourt son échine. Elle n’est pas une sirène. Mais plutôt un prédateur redoutable. Il ne sait pas comment prendre cette nouvelle. Tout est confus dans sa tête.

Qui est-elle vraiment ? Doit-il l’affronter ? Lui parler ? Ou fuir tant qu’il en est encore temps ?

Mais face à elle, si calme, si belle dans son sommeil, il se sent incapable de trancher. Alors il renonce à penser, juste pour maintenant. Il ferme les yeux, enfouit son visage dans son cou, respire son parfum iodé. Pour l’instant, il choisit l’amour. Et il s’endort, bercé par le battement étrange et hypnotique du cœur d’Aurélia.

Une dernière ligne, une nouvelle rencontre.

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Texte original de Pretorya Davis.

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