Macélo avait quitté son village au lever du jour. La terre rouge collait encore à ses sandales quand il monta dans le car pour la capitale. Sa mère avait pleuré, sa grand-mère avait murmuré un avertissement — quelque chose à propos de l’eau, des dettes invisibles et des promesses qu’on ne doit jamais briser. Il n’avait pas écouté. Il ne croyait qu’en une chose : la réussite.
En ville, il apprit vite. Il séduisait avec aisance, promettait l’amour, la fidélité, parfois même le mariage. Les femmes l’aidaient, chacune à leur manière : une recommandation, un financement, une porte ouverte. Puis, une fois l’échelon gravi, il disparaissait. Il les laissait brisées, humiliées, parfois ruinées. Certaines ne s’en relevaient pas, d’autres se jetaient dans le fleuve. On parlait d’accidents. Macélo appelait ça des dommages collatéraux.
Les années passèrent, il devint un homme puissant, respecté, et riche au-delà de ses rêves les plus fous. On citait son nom dans les journaux, on se levait à son entrée. Pourtant, quelque chose manquait : une épouse sérieuse, une femme présentable. Quelqu’un pour laver son image. C’est alors qu’il la rencontra.
Elle s’appelait Mina. Elle n’était ni trop belle, ni trop simple. Elle avait une élégance tranquille, une voix douce comme une berceuse. Elle semblait surgir de nulle part, comme si la ville l’avait toujours portée sans jamais la montrer. Ses yeux étaient d’un noir profond. Elle savait tout de lui, ses goûts, ses peurs, ses ambitions.
— Je veux un homme qui sait ce qu’il vaut, lui dit-elle un soir, en souriant.
Macélo la demanda en mariage sans hésiter. Après les noces, elle exigea une seule chose : une lune de miel près de l’eau. Un lieu ancien, éloigné de la ville. Lorsqu’il vit le fleuve immense, sombre, bordé de palmiers silencieux, un frisson le parcourut.
— Tu es nerveux ? demanda-t-elle.
— Non, mentit-il.
La nuit, il fit des rêves étranges. Des voix féminines chuchotaient son nom, des mains froides tiraient ses chevilles. Il se réveillait trempé de sueur, avec le goût du sel sur les lèvres. Mina, elle, ne dormait jamais. Elle regardait l’eau. Le septième soir, elle l’emmena au bord du fleuve. La lune se reflétait sur la surface noire, et soudain, il vit des visages sous l’eau. Des femmes, celles qu’il avait utilisées, abandonnées et brisées.
— Elles t’attendent depuis longtemps, dit Mina.
Sa voix avait changé. Ses jambes se figèrent quand elle entra dans l’eau sans couler. Son corps devint lumineux, écailleux, sublime et terrifiant. Ses cheveux flottèrent comme des algues vivantes.
— Tu m’as nourrie, murmura-t-elle. De leurs larmes, de leurs morts. Chaque promesse trahie m’a rendue plus forte.
Macélo comprit trop tard. Mina n’était pas une femme, elle était Mami Wata. Quand on retrouva son costume sur la berge, on parla encore d’un accident. Mais les pêcheurs jurèrent avoir vu, cette nuit-là, un homme riche pousser des cris étouffés sous l’eau, pendant qu’une femme chantait. Depuis, on dit que Mami Wata choisit ses époux parmi les hommes les plus ambitieux : ceux qui pensent que le succès les rend intouchables, et qu’aucune dette ne reste jamais impayée.







