Acte I :
Cinq mois plus tôt
Minuit vient de sonner. L’heure est venue, celle de ma dernière confession. Je traverse la nef silencieuse à la lueur vacillante des cierges. Une odeur de cire et de bois flotte dans l’air. Je me glisse dans le confessionnal et referme doucement la porte derrière moi. Le banc grince lorsque je m’assieds. De l’autre côté du grillage, le père Lambert attend. Il ne peut pas me voir, mais il reconnaîtra ma voix.
Je m’éclaircis la gorge :
— Pardonnez-moi, mon père, car j’ai péché.
— Je t’écoute, mon enfant, répond-il d’une voix indulgente.
— Je ne peux pas nommer mon péché de vive voix.
— Il n’est aucun péché que Dieu ne puisse pardonner. Parle sans crainte. Le secret de la confession est absolu.
— Merci, mon père. Mais avant, j’ai besoin d’entendre un passage de la Bible. Il me donnera le courage de tout révéler. Pouvez-vous me le lire ?
— Bien sûr. Quel passage souhaites-tu ?
— L’Apocalypse, chapitre 9, verset 5.
J’entends le froissement familier des pages, puis plus rien. Le silence se prolonge. Quand le prêtre reprend enfin la parole, sa voix est plus grave. Elle tremble légèrement.
— Je… je ne suis pas certain d’avoir bien entendu la référence.
— Apocalypse 9, verset 5. Et si vous poursuivez jusqu’au verset 6, je vous promets de me repentir, et de ne plus jamais ôter la vie à qui que ce soit.
Il y a un nouveau silence, puis il commence à lire :
— « Et on a donné aux criquets le pouvoir, non pas de les tuer, mais de les tourmenter pendant cinq mois, et leur tourment ressemblait à celui que cause un scorpion quand il pique quelqu’un. »
Il s’interrompt. Sa respiration s’accélère derrière le grillage. Il a compris.
— Le verset 6, mon père, s’il vous plaît.
— « Durant cette période, les humains chercheront la mort, mais ils ne la trouveront pas ; ils souhaiteront mourir, mais la mort les fuira. »
Je laisse le silence se refermer sur nous.
— Merci, mon père. Votre foi vous a sauvé.
Je quitte le confessionnal sans ajouter un mot. Dans cinq mois, nous nous reverrons. Et le père Lambert m’aidera à accomplir le premier acte.
I
Rochelle Saint-Val
Lundi 8 janvier 2018
Il est 7 h 50 quand je gare ma voiture devant le siège social de la Van der Wallen Oil Corporation (VWOC), en plein centre-ville de Pointe-Noire. Le ciel est encore gris, mais une éclaircie se dessine. Tant qu’il ne pleut pas, j’y vois un bon présage.
Dans dix minutes, je commencerai comme assistante de direction dans l’une des plus grandes compagnies pétrolières du Congo. Fondée par les Van der Wallen, une famille sud-africaine, elle me rend fière de mes origines.
Mon patron, Miller Osha Van der Wallen, est le directeur général, fils du P.-D.G. et probable héritier de l’empire familial. Je ne le connais qu’à travers Forbes et Jeune Afrique, où les journalistes le décrivent comme brillant, charismatique et redoutable en communication.
Autant dire que je n’ai pas choisi le plus facile à impressionner.
Mon téléphone vibre au fond de mon sac. Nelson doit commencer à s’inquiéter. Je lui ai promis de l’appeler dès mon arrivée, mais j’attendrai d’être installée dans mon bureau. Avec un peu de chance, il n’aura même pas le temps de me reprocher mon retard.
Je prends mon sac et sors de la voiture. Devant les portes vitrées, je vérifie mon reflet : tailleur-jupe gris, chignon strict, maquillage discret. Rien ne dépasse. Moi, en revanche, je tiens grâce à une profonde inspiration et à l’espoir que personne n’a remarqué mes paumes moites.
Je pénètre dans le hall d’un pas que j’espère assuré. Des employés en costume passent les portiques sans ralentir. Je salue les agents de sécurité, glisse mon badge sous le scanner et attends le signal vert.
Une barre rouge s’affiche. Je recommence, mais c’est le même résultat.
— Mlle Saint-Val ? m’interpelle un garde.
— Oui, c’est bien moi.
Il consulte son écran.
— C’est votre premier jour ?
— Oui. Il y a un problème avec mon badge ?
Il jette un œil à l’horloge.
— Votre accès était programmé avant huit heures. Passé cet horaire, il faut l’autorisation de votre supérieur.
Je regarde l’heure : 8 h 03. Trois minutes de retard, et mon premier jour commence par une demande de dérogation.
— Vous pouvez appeler quelqu’un ? je demande.
— Je vais voir ce que je peux faire.
Mon téléphone se remet à sonner, plus insistant que jamais. Je le sors de mon sac et décroche sans regarder l’écran.
— Je te rappelle, Nel…
— Absolument pas, me coupe une voix grave. Vous allez m’écouter attentivement.
Je me fige. Ce n’est pas Nelson, l’homme qui partage ma vie depuis trois ans. C’est mon patron.
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